André Markowicz, le livre
Trois ans
Ce n’est pas en février 22 que le monde a basculé, c’est en avril, quand on a commencé à comprendre que l’aide des « alliés » à l’Ukraine n’était pas faite pour l’aider à gagner la guerre, mais juste à contenir l’agression de Poutine, et que son but premier était surtout, surtout, de faire comme si elle existait, de telle sorte que la Russie (« qu’il ne fallait pas humilier ») puisse ne pas s’effondrer. En février, je me trompais (et je n’étais pas le seul), parce que je pensais que la guerre déclenchée par Poutine ne s’expliquait que par la crise intérieure qui rongeait le pays, et donc, me disais-je, le régime, et que, selon les habitudes des dictatures, c’est la guerre qui, permettait de déplacer l’attention, et donc, d’en prolonger la vie. – La guerre déclenchée par Poutine avait d’autres buts (dont je ne cesse de parler depuis). Elle était une guerre pour détruire la démocratie dans le monde tout entier, pas seulement aux frontières russes.
Je n’imaginais pas l’ampleur de la déshérence de l’Occident, – l’ampleur de sa faiblesse. Je n’imaginais pas à quel point les dirigeants occidentaux n’étaient pas aptes, – pas préparés, pas capables, peu importe – à faire face à ce qui, dès le début, apparaissait comme une menace existentielle.
La situation où nous sommes aujourd’hui s’est jouée entre septembre et octobre 2022, quand l’Ukraine n’a pas été capable de pousser son avantage après l’effondrement de l’armée russe qui a amené la libération de Kherson et de Soumy (et des autres territoires). L’Occident n’a pas été capable – n’a pas voulu être capable – de fournir les armes nécessaires pour repousser les Russes ne serait-ce que jusqu’aux frontières du 22 février, et l’offensive s’est arrêtée là, laissant à Poutine le temps nécessaire pour se réorganiser. – Il y a eu d’autres épisodes calamiteux plus tard (comme, pendant des mois et des mois, l’attente et l’annonce médiatique d’une nouvelle offensive ukrainienne au printemps suivant), mais, en octobre-novembre, le mal était fait, irréparable.
Ensuite, il y a eu les six mois d’absence des USA – qui annonçaient déjà la politique de Trump. Et, pendant ces six mois, l’absence de l’accroissement de l’aide européenne (je me souviens de la peur de « l’escalade », répétée partout, et surtout, calamiteusement, à Berlin). Or, ces six mois aussi, ils disaient l’essentiel : ils disaient que la guerre, pour Poutine, n‘était pas sur le terrain, malgré les milliers et les milliers de morts, malgré toutes les ruines, et malgré toutes les offensives « de viande » lancées, avec des moyens de plus en plus rudimentaires (et donc, paradoxalement, sophistiqués), – elle était dans l’attente de Trump, c’est-à-dire dans la disparition des USA en tant que puissance planétaire, puisqu’il s’agit de ça.
Et là encore, c’est Poutine qui a gagné. Parce que, à chaque fois, les démocraties occidentales se sont montrées inaptes, pas formées (je ne sais pas comment dire) à se dresser contre ce qui ne joue pas selon les règles établies (je me demande où). À chaque fois, face au rapport de force établi par les fascistes, l’Occident a essayé de répondre par la raison, l’apaisement, par je ne sais pas quoi. On voit le résultat – inévitable.
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Aujourd’hui, pourtant, je ne voudrais pas rabâcher ce que je n’arrête pas de rabâcher depuis, donc, trois ans, quasiment un jour sur deux, je ne voudrais faire aucun bilan, je ne voudrais plus regarder en arrière (ce que je n’arrête pas de faire, n’importe comment). Je voudrais me demander ce que peut faire une personne normale, vous et moi, cher lecteur, chère lectrice, devant ce qui s’annonce – sachant que ce qui s’annonce ne s’annonce pas mais s’est déjà déchaîné, et que nous sommes entrés, avec cette guerre, puis avec l’élection de Trump (mais voyez ma chronique qui s’appelle « les trois étapes), dans une époque nouvelle, dans laquelle l’héritage de la victoire sur Hitler n’existe plus.
Et je ne redirai pas – je le redis pourtant – à nos dirigeants (parce que je ne parle pas à nos dirigeants, je ne parle qu’ici) que non, la guerre n’est pas perdue, et que l’UE, devant faire face à cette menace existentielle des deux côtés à la fois, a les moyens financiers de faire face, en gelant les avoirs russes qui se trouvent sur son territoire (quelque chose comme 200 milliards de dollars – je suis heureux que Raphaël Glucksmann ait dit la même chose hier –), et que donc, cet argent est, en lui-même, la garantie qu’il n’est pas indispensable de changer drastiquement notre mode de vie pour augmenter le budget militaire. Parce que, de toute façon, même si l’UE le fait (et je n’ai pas l’impression que ses dirigeants en parlent vraiment, mais, bon, je n’en sais rien), ça ait un impact immédiat sur la guerre, parce que, de toute façon, l’impact du réarmement ne peut se compter que sur des années, alors que les choses sont en train de se jouer là, maintenant, dans les quelques mois à venir. Mais bien sûr qu’il faut les prendre, ces « avoirs », et bien sûr qu’il faut les utiliser contre ceux qui les ont volés au peuple russe contre non seulement le peuple russe, mais le peuple ukrainien (et, potentiellement, tous les autres).
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Ce que je veux dire, c’est que ce que peut faire une personne normale, c’est – rien. Qu’il faut essayer de continuer, à partir de dorénavant, de faire comme d’habitude. Et que, le faire, ce rien, – le fait de rester ce que nous essayons d’être, c’est déjà gigantesque.
Pas seulement de montrer notre solidarité avec le peuple ukrainien, malgré toute la fatigue, malgré le ras-de-marée partout autour de nous, – juste continuer, du moins, disons ça comme ça, continuer à regarder, à essayer de ne pas tourner les yeux. Essayer de ne pas oublier cette guerre, qui tient réellement, sans aucun doute, du génocide (pensez aux milliers d’enfants « désukraïnisés » officiellement, pensez à la doctrine Serguéïevstev). – Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas regarder ce qui se passe, et se passera en Israël et dans les « territoires », – mais il ne faut pas regarder que là (c’est la raison principale du 7 octobre – créer un nouveau, et décisif, foyer de haine interne dans toutes les sociétés occidentales). Juste, ça, surmonter la fatigue (et je sais, sur mon propre dos, à quel point c’est une tâche impossible).
Non, ça, bien sûr, et aussi autre chose.
Ce qui est en jeu, à un horizon assez proche pour être plus que sensible, c’est le basculement total de nos sociétés dans le ressentiment et la haine et le rejet de ce que nombre de bonnes âmes, ici et maintenant, considèrent déjà comme des valeurs bourgeoises, sinon colonialistes, – je veux parler des « droits de l’Homme », devenus aujourd’hui, fort justement, des « droits humains ». Je ne voudrais pas que ces droits – lesquels sont autant de devoirs – disparaissent dans le magmas communautaire, dans les guerres « raciales » ou religieuses. Je ne pense pas du tout qu’une société démocratique doive être « unie », – au contraire. Les sociétés unies sont, justement, les sociétés fascistes, totalitaires. Je pense juste qu’il faut savoir, – comment dire ça ? – essayer de vivre selon des priorités, et graduer ses combats selon ces priorités. Et j’ai l’impression que ce qui se joue aujourd’hui est, oui, à très brève échéance, l’existence même des sociétés démocratiques, c’est-à-dire des sociétés indifférentes, je veux dire de ces sociétés où il est indifférent à ta vie quotidienne que tu sois opposé au cours politique des choses et où tu as le droit de proclamer à tue-tête que tu hais celui ou celle qui est à la tête de l'Etat. Je ne dis pas qu’il faut s’unir, parce que je ne sais pas trop ce que ça veut dire, s’unir. Mais j’ai comme l’impression que nous pourrions avoir les moyens, oui, de ne pas nous étriper les uns les autres. Juste en faisant attention au ton et aux termes que nous employons.
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Je reste ici, je continue, tant que je peux, puisque, comme disait l’autre, je ne peux pas faire autrement (sachant que, cet autre-là, moi, personnellement, il m’aurait tranquillement envoyé sur le bûcher, puisque je suis Juif). Mais, bon, – je continue ce journal ouvert, cette espèce de témoignage à moitié aveugle, dès lors qu’écrit au jour le jour, pour allez savoir quoi.
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