Enfance. Le rôle de Jean
Réponse à Jeanine. La mort de Jean.
J'ai l'impression que tu n'as pas été suffisamment... comment dire, respectée ? ce n'est pas tout à fait ça, valorisée, peut-être, félicitée, parfois, oui, reconnue, voilà. C'est un point que nous avons en commun. Et ce n'est pas anodin. Un soir mon père* m'a dit "mmmm... tu n'écris tout de même pas trop mal"... J'aurais du me méfier : il est mort le lendemain.
*il était journaliste à l'Est républicain après un cursus assez étonnant. Voilà, du moins pour ce que j'en sais, car nous n'étions pas proches, une litote. Il a été :
1 engagé volontaire en 40 (devançant l'appel en laissant ses études ? de droit) dans l'armée pour combattre le nazisme.
2 prisonnier de guerre cinq ans, le maximum: d'abord ouvrier agricole ds une ferme où malgré sa maladresse d'intello, il était super bien traité, son patron fermier fasciné par sa culture, -il parlait parfaitement allemand et acceptait volontiers à sa demande de raconter ... tout ce qu'il ignorait, Paris, Les folies Bergères, le french can can etc.. - Puis en stalag, (à côté de Dachau!), de sa PROPRE VOLONTÉ car il ne supportait pas de voir tuer des animaux ; déchiré je pense comme le paysan son patron.
3 libéré par les américains, retour en France PAR SES PROPRES MOYENS, comme tous ceux qui tenaient à peu près debout ! avec un laisser passer et un bon qui lui assurait la gratuité (!) des trains, un viatique de mettons 50 Fr (les étrangers n'y avaient pas droit, honte à nous ! ce que raconte Semprun ds son livre "le dernier voyage") et des cigarettes... ils ont traversé Dresde à fond, la ville était en feu... Ainsi est il ainsi arrivé à Dijon ! a simplement sonné à la porte de sa maison des allées du Parc, sa mère (qui le cherchait en vain?) a ouvert !!! et voilà.
4 re-étudiant en droit tout en travaillant comme pigiste au Bien Public. Puis (?) Ou en m temps ? ds un cabinet d'avocat ou de notaire.
5 rencontre ma mère (traumatisée de guerre en voyage à Paris pour oublier) coup de foudre, mariage .. ms elle ne supporte pas Dijon ni peut-être le snobisme des Larrivé (?) cultivés musiciens élégants etc pour qui elle n'est qu'une "petite institutrice de province certes jolie mais pas très cultivée". Elle postule pour le Midi, est nommée à Clé, part .. et peu après il lâche tout pour la rejoindre. Sans travail. Mais l'époque n'était pas au chômage.
6 la partie noire (mais pas si rare après guerre) Il devient mineur de fond huit ans à Molière, où je suis née, puis, ma mère guérie (elle avait contracté une tuberculose et fut donnée pour perdue, c'est une miraculée) ils déménagent à Alès où il travaille un an ? comme mécanicien pour Singer...
Et enfin, grâce à une de ses sœurs rédac chef il retourne au journalisme à Besançon et là réussit (envoyé spécial en Allemagne, il est germaniste, c'est l'époque du mur)... ms ma mère, en dépression, suicidaire (sait-elle qu'il la trompe? ou est-ce l'exil du Midi, la séparation d'avec les siens ?) postule, obtient Marseille et part avec moi sans lui. C'est la seule période de ma vie d'enfant heureuse. La séparation lui réussit. Ms ça ne dure pas. Il se sacrifie à nouveau, lâche tout et arrive. Sans travail. C'est la misère. Pour soulager ma mère qui nous fait tous vivre cahin caha (on a un emprunt pour la maison à payer) et n'en peut plus dit elle, je passe le concours de l'école normale d'institutrice d'Aix et hélas suis reçue.
C'est l'enfer. Harcèlement, l'horreur. Je suis seule de la promo issue d'un lycée donc représente malgré moi la preuve de la supériorité de ceux- ci sur les collèges et leurs classes dites spéciales préparant les filles pauvres au concours.
Je supplie de toutes mes forces mes parents de me reprendre. Refus absolu. Le pire est qu'entre temps mon père, ma mère est à la maneuvre, a fondé à St Ambroix (son village, à 250 km d'Aix, et l'époque n'est ni au TGV ni à l'internet) une auto école qui d'emblée marche du feu de Dieu. Nous voilà enfin riches. Mais cela ne change rien. Inflexible. Je dois rester à Aix. Je suis ainsi assurée d'avoir un métier sûr et ne leur coûte plus rien. Certes Jean gagne du fric mais la peur de manquer les taraude, après l'épisode de misère à Marseille qui a conduit Lydie presqu'au suicide et à réclamer de l'aide à sa mère et à son frère.
Quant à Jean, il est heureux et s'en fout. Je ne dois donc revenir qu'aux vacances et encore pas sûr, je suis laissée sur le bord de la route malgré leur récente prospérité. Je veux fuir l'enfer de la "norm". Refus. (Mineure je ne puis démissionner seule.) J'annonce clairement mon suicide.. indifférence. Je m'exécute*. Enfin libre. Provisoirement l'école normale me lâche : me voilà enfin de retour ds ma famille, au Lycée d'Alès.
Mais rien ne sera désormais plus pareil entre nous. Je sais devoir ma place (!) en famille, au Ranquet à cette ordalie* et non à eux. Contre eux même. Je réalise tristement que DEPUIS TOUJOURS JE SUIS POUR EUX UN FARDEAU INSURMONTABLE DONT IL FAUT SE DÉBARRASSER AU PLUS TÔT ET DE N'IMPORTE QUELLE MANIERE. Nos relations, stt avec Jean (c'est lui semble-t-il qui s'est le plus fermement opposé à mon retour) sont exécrables jusqu'à un paroxysme que je ne veux pas citer ici. Plus tard on verra.
* curieuse tentative qui a eu le mérite imprévu de me DÉBARRASSER COMPLÈTEMENT DES ENNUIS INTESTINAUX qui me pourrissaient la vie depuis tjrs. Incapable que j'étais de sortir longtemps (dans Marseille) sans un point de chute pour s'exonérer. Dommage je ne me souviens plus de ce que j'ai avalé au hasard ds cette pièce spéciale où personne n'allait mais où on stockait des médicaments à envoyer en Afrique.
Entre temps donc, il gagne du fric et trompe ma mère quasi ouvertement. C'est là que surviennent ses tentatives de suicide en séries. Toujours ratées ms de pire en pire. Mon père, heureux, devenu un petit notable de bled, admiré de ces dames et d'une élite souvent de "pseudos" provinciaux, batifole. Arrive le bac... L'école normale m'attend au coin du bois.
Je veux étudier la philo, mon beruf, qui m'a sauvée en terminale où sans efforts je suis devenue leader incontesté de la classe, moi l'ex petit chose houspillé, méprisé, insulté tous les jours, une promotion éblouissante et inespérée. Je me sens tout de même trop abîmée par ce cursus pour pouvoir me tirer totalement d'affaire sans être étayée par une valorisation officielle, le savoir reconnu, des livres, un diplôme etc.. Ma mère refuse. Sans appel. Cette fois c'est elle. Incontestablement.
Pour qui me prends-je ? Institutrice c'est très bien POUR UNE FEMME. Mon père (comme toujours) ne s'intéresse pas à moi, ne me VOIT littéralement. C'est une hépatite virale qui m'a sauvée : la "norm" me voyant débouler à Nimes pour mon stage de 4 ième année** dans cet état, jaune de la tête aux pieds quoiqu'en forme, relativement, a alors contraint mes parents (car je suis mineure !) à me laisser démissionner. Ont-ils du payer pour s'acquitter de la bourse dont je crois avoir bénéficié depuis le concours ? Je l'ignore. Je me suis inscrite en fac en cachette. Et je suis tirée d'affaire.
** nous étions formatées à l'obéissance absolue, au servage, je me souviens avoir été interdite de pantalon et lorsque j'avais voulu protester m'étre fait rembarrer par la directrice, j'avais osé demander audience et protester ! Un affront ! en ces termes "je suis madame et vous devez ainsi me parler vous n'êtes rien qu'une scrayette".. (!)
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Voilà son cursus. Etrange, le meilleur et le pire. Un être beau, cultivé, doué ms qui n'a pu s'empêcher d'aller à chaque fois dans le mur, pour des motifs parfois justes voire héroïques certes, parfois d'un égoïsme odieux. Pour qui un enfant était totalement superfétatoire. Heureusement il y a eu Marguerite et Josée sans quoi ..
Son seul compliment, il ne me l'a adressé qu'à la veille de sa mort.
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